Soumis par Fernando Aguiar le jeu 20/12/2018 - 16:07

Dans les trois chapitres précédents, nous avons montré que passer de cadres à l’exécution de politiques nécessite d’intégrer une perspective sexospécifique dans les efforts de lutte contre l’extrémisme violent. Comme souligné dans le chapitre 2, la communauté internationale s’est rendu compte que le genre comme système de relation de pouvoir, révèle des particularités propres au contexte qui améliorent la prise de conscience vis-à-vis de la situation ainsi que l’efficacité opérationnelle. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, ces efforts n’ont pas été une priorité ou n’ont pas été suffisamment développés sur le terrain, et ce, malgré le nombre de cadres normatifs mis en place, à la fois aux Nations Unies et à l’échelle de l’UE.

Cadre politique de l’UE sur l’extrémisme violent

La montée des actes d’extrémisme violent, comme les attentats à Barcelone plus tôt ce mois-ci, est en train de devenir une caractéristique des cadres de sécurité actuels et pousse l’Union Européenne (UE) à revoir ses stratégies pour combattre l’extrémisme violent (CEV), surtout les piliers préventifs.

L’architecture de la politique de lutte antiterrorisme de l’UE a été principalement créée sur la stratégie de l’UE visant à lutter contre le terrorisme datant de 2005 , qui se repose elle-même sur des piliers transversaux (prévenir, protéger, poursuivre et répondre). Le pilier préventif, par exemple, souligne l’engagement de l’UE à « empêcher la population à se tourner vers le terrorisme, en s’attaquant aux facteurs ou aux causes profondes qui peuvent mener à la radicalisation et au recrutement, en Europe et à l’international », tout en protégeant mieux les potentielles cibles, en mettant sous surveillance les membres de réseaux existants et en répondant aux menaces efficacement. A travers ces quatre piliers, l’UE cherche également à agir de concert avec les Nations Unies et d’autres organisations internationales et régionales.

En 2014, la stratégie de l’UE visant à lutter contre le terroriste a été révisée pour refléter la « nature changeante de la menace et la nécessité d’empêcher la population à se radicaliser et à rejoindre des groupes terroristes et à empêcher une nouvelle génération de terroristes d’émerger[2]». La nouvelle version se penche donc sur l’extrémisme violent et est armée de nouveaux schémas et de mécanismes préventifs plus adaptés aux défis actuels, comme le rôle d’Internet et des réseaux sociaux dans le processus de radicalisation des individus.

Complétant cette nouvelle approche européenne sur l’extrémisme violent, la Commission Européenne (CE) en 2014, via son communiqué « Prévenir la radicalisation conduisant au terrorisme et à l’extrémisme violent : renforcer l’action de l’UE » souligne qu’avec le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), elle prendra des actions pour « intégrer de nouvelles stratégies de prévention contre la radicalisation et l’extrémisme violent dans les outils et instruments traditionnels de coopération au développement, surtout dans les Etats fragiles sujet à l’extrémisme violent »[3].

En plus de cela, le Conseil des affaires étrangères de l’UE a adopté une « stratégie antiterroriste pour la Syrie et l’Irak, avec un accent particulier mis sur les combattants étrangers ». Parmi ses priorités, on retrouve les quatre piliers de la stratégie de l’UE visant à lutter contre le terrorisme (prévenir, protéger, poursuivre et répondre) ainsi que deux nouveaux composants : le dialogue politique et un engagement avec les acteurs clés.

Plus récemment, la CE a publié un communiqué « Soutenir la prévention de la radicalisation menant à l’extrémisme violent » qui cible sept domaines de travail, parmi lesquels la promotion de l’éducation inclusive et des valeurs communes de l’UE, une société ouverte et résistante tendant la main aux jeunes et plus de soutien pour les recherches sur le sujet .[5].

Parmi les programmes et projets principaux soutenu par l’UE, le réseau de sensibilisation à la radicalisation (RSR) se distingue comme le principal réseau composé de praticiens, de chercheurs et de décideurs politiques de toute l'Europe offrant un cadre de politiques pour les efforts de l’UE afin d’empêcher la radicalisation[6].

 

Jusqu’à récemment, les stratégies européennes en matière de prévention et de solution contre l’extrémisme violent négligeaient les points de vue sexospécifiques, étant donné que l’on se concentrait surtout sur les initiatives de « pouvoir de coercition », comme le recours aux forces militaires et à la puissance économique. Nonobstant, une augmentation des investissements dans la recherche a mené les experts du RSR à mettre l’accent sur la nécessité d’une perspective sexospécifique au sein de toutes initiatives de préventions. Comme souligné dans leur étude, investir davantage dans la lutte pour l’égalité des genres et inclure les femmes dans les efforts préventifs contre la radicalisation peut avoir des effets positifs sur les objectifs généraux de tout programme de prévention de l’EV et de la radicalisation. Cela étant dit, les experts du RSR on conclut que :

Les femmes peuvent être habilitées à se manifester et aider à la création d’action pour le CEV en donnant à d’autre femmes la possibilité de partager leurs expériences et en offrant une formation aux femmes et à la communauté dans son ensemble par le biais d’organisations civiles et des réseaux personnels .[7]

Les professionnels du RSR mettent également l’emphase sur une contribution précieuse des familles dans le développement des initiatives de dé-radicalisation. Comme leurs recherches l’ont montré, autonomiser les femmes au sein de la famille et leur offrir la capacité et les outils nécessaires permettra aux mères de jouer un rôle clé dans le processus de dé-radicalisation de leurs enfants. Dans un sondage réalisé par le National Police Chief’s Council (NPCC) au Royaume-Uni, 86% des personnes interrogées âgées de 11 à 25 ans ont déclaré qu’elles préfèreraient « parler de sujet sérieux, sensible ou politique avec leur mère ». Cependant, il convient de souligner que ces données peuvent varier d’un contexte à l’autre, suivant une série de facteurs sociaux et culturels.

Dans l’ensemble, un certain nombre de recherches et d’études on admit l’importance d’intégrer les femmes dans les processus de prévention de l’EV, tout en admettant la pertinence d’une perspective sexospécifique dans ces initiatives. Comme énoncé par le Commissaire européen aux Migrations, aux Affaires intérieures et à la Citoyenneté, Dimitris Avramopoulos, « le terrorisme ne peut pas être vaincu seulement par des mesures de sécurité. » S’ajoutant à cette perspective, une récente étude menée par le Brooking Institute affirme qu’une « approche sexospécifique » dans les programmes CEV est crucial pour pouvoir obtenir des résultats optimaux, et que les femmes devraient également être intégrées dans ces efforts [8].

 

Ce changement concernant la reconnaissance d’une perspective sexospécifique à l’échelle de la politique européenne a poussé le bloc régional à mettre davantage l’accent dessus. De plus, un certain nombre de projets et programmes qui traitent du genre ont reçu le soutien de l’UE via le STRIVE pour le développement : renforcer la résilience face à la violence et à l’extrémisme , et via le projet CT Morse . Le premier par exemple, a mis en place un programme de consolidation de la paix et de justice transitionnelle en Côte d’Ivoire ; il inclut une formation sur le genre dans différentes régions touchées par des conflits. En outre, le projet CT Morse a reconnu le lien entre le conflit, la violence et le genre, ainsi que l’importance d’intégrer une dimension sexospécifique dans la prévention de l’EV. D’après le CT Morse, il convient de mettre un accent particulier sur la recherche de solution aux problèmes liés à l’égalité des sexes, car « cela pourrait avoir un effet ‘de sourdine’ sur la réduction de l’extrémisme violent . » [10]

Des programmes sur l’origine : le genre au Coeur de la problématique hommes-femmes

Comme énoncé précédemment, le phénomène d’extrémisme violent est plus global tout en étant plus ciblé. On ne peut pas comprendre ce phénomène sans prendre en considération la perspective locale qui inclue également une dimension sexospécifique. Les praticiens et les législateurs s’accordent de plus en plus à dire qu’il existe un besoin d’approches complètes qui autonomise les acteurs locaux, y compris les femmes, ainsi qu’une nécessité de développer des projets menés par la communauté pour faire face à l’EV.

Cette reconnaissance croissante se retrouve dans le travail du Prevention Project. Cette organisation soutien une approche de « l’ensemble de la société » qui espère pouvoir développer un réseau international durable d’organisations issues de la société civile, des autorités locales et de la communauté internationale pour avoir un impact au niveau local, tout en se faisant entendre au niveau international . Cette approche se retrouve également dans le plan d’action du Secrétaire Général des Nations Unies, « Prévenir l’extrémisme violent » (PEV) , qui recommande sept domaines prioritaires, parmi lesquels l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes, ainsi que l’engagement des communautés locales et l’investissement dans le développement des compétences. Au sein de l’UE, le communiqué de juin 2016 de la CE renforce l’appel de l’ONU en mettant l’emphase sur les ambitions de l’UE d’aller au-delà du respect des lois et de la sécurité et de faire du rôle unique des groupes issus de la société civile une priorité. Le STRIVE par exemple, est le pionnier dans ce mouvement. De 2014 à 2017, les thématiques du programme se concentraient sur l’engagement des jeunes, l’investissement pour les femmes et le renforcement des capacités. Au Pakistan, le programme travaille main dans la main avec les mères pour les sensibiliser aux risques de radicalisation en offrant les outils nécessaires pour découdre les arguments extrémistes . Au Nigéria, les anciens combattants et combattantes de Boko Haram reçoivent un soutien psycho-social pour permettre leur réintégration sociale [15].

Dans l’ensemble, la nouvelle approche européenne sur l’extrémisme violent a permis de mondialiser un problème local et commence à reconnaitre la pertinence d’inclure une perspective sexospécifique dans tous ses efforts pour combattre ce phénomène, de la législation à la mise en place de programmes. Cependant, alors que récemment, on se concentre davantage sur le genre dans l’EV et le CEV, les caractéristiques de cette reconnaissance ne sont toujours pas mises en lien avec une analyse plus large de la relation entre le genre et la sécurité. Ainsi, l’UE doit reconnaître dans quelle mesure l'inégalité des sexes ou les rôles des sexes sont les moteurs de l’EV, et doit placer une perspective sexospécifique au cœur de son analyse, et non la présenter comme une composante complémentaire.

Comme la réalité sur terrain est en général plus chaotique et menée par une gamme de dynamiques plutôt que d’impératifs politiques, il est essentiel de reconnaître ces dynamiques afin de modeler les politiques, et pas l’inverse. Comme Chantal de Jonge Oudraat le souligne, on a besoin d’une approche sur le long terme & à plusieurs couches afin que toute action puisse empêcher l’extrémisme violent . Une approche qui inclue les familles, les communautés locales, les acteurs nationaux et internationaux et qui comble les fossés qui séparent chacune de ces couches. Les programmes doivent également établir des liens avec les hommes et les femmes à un niveau égal d'engagement, tout en reconnaissant les différents aspects, besoins et priorités de chacun. Enfin, les recherches académiques, les politiques et les programmes doivent être plus liés et explorer plus en détails la pertinence du genre dans l’EV ainsi qu’identifier leurs différents points communs.