Soumis par Fernando Aguiar le jeu 20/12/2018 - 16:14

Nous avons vu précédemment que le genre joue un rôle clé dans les conflits. Dans ces contextes, les sociétés attribuent des rôles fixes suivant le genre, posant les hommes comme combattants de première ligne et les femmes comme celles prenant soin des personnes âgées, des jeunes et des plus vulnérables. Nous avons également vu que presque toutes les sociétés souffrent de conflits sociaux internes et que les rôles genrés pendant la guerre ont de larges ramifications sociales et sont fortement influencés par les normes de genre préexistantes. Au Nigéria, et plus spécifiquement dans la région nord-est du pays, la situation n’est pas différente.

Le conflit dans le nord-est du pays : une région en crise

Depuis 2015, le gouvernement nigérian a lancé une forte campagne militaire contre Boko Haram, l’un des nombreux groupes armés qui ont nuit à la stabilité dans le nord est du pays, et qui a continuellement lancé des attaques mortelles sur des civils et des forces de sécurité tout en s’enracinant dans certaines communautés locales[1] . Le groupe propage ses récits extremes dans le but de recruter plus de combattants. Résultat : plus de 2 millions de personnes ont été déplacées, parmi lesquelles, 30% sont des jeunes .[2]

Dans l’ensemble, ce conflit violent entre le groupe armé et les forces de sécurité nigériennes a fait plus de 17000 morts depuis 2009, a ravagé des milliers de communauté et a considérablement ralenti l’économie [3]. Alors que les budgets de l’Etat ne suffisent plus, particulièrement depuis que les revenus pétroliers sont en baisse, la lutte se poursuit, les institutions locales et nationales étant incapables de fournir des services au flot de victimes du conflit.

Dans ce contexte, les hommes et les femmes ont été affectés différemment. Alors que les premiers ont été tués en masse, les femmes représentent une majorité écrasante des 2 millions de personnes déplacés dans le nord est de la région. Beaucoup porte les traces de leur ancien statut d’épouses de combattants et font face à des difficultés à réintégrer leurs communautés. D’autres sont des survivantes de violence sexuelle ou sexiste (VS), ce qui les rend également sujettes aux stéréotypes négatifs et au dénigrement.

Les dynamiques de genre dans les tactiques de Boko Haram

Alors même que la bataille fait rage, il existe divers types de conséquences qui ont évolués avec le temps et qui ont eu des répercussions différentes sur les hommes et sur les femmes. En réponse à ces changements, le groupe radical a accordé une importance toute particulière aux femmes, et a utilisé les rôles des genres comme moyen d’augmenter leur efficacité opérationnelle. L’idéologie principale du groupe armé, par exemple, place les hommes dans des rôles hyper-masculins de combat, ce qui donne aux recrues masculines un sentiment de sécurité dans leurs normes de genre. De plus, en « récompensant » les épouses de combattants, le groupe attire plus de recrues et augmente son capital humain. En outre, comme les femmes ne sont pas considérées comme une menace (femme = pacifiste ; homme = violent), le groupe place ses combattantes dans des endroits stratégiques, tels que des zones contrôlées par le gouvernement, pour perpétrer plus facilement ses attaques .[4]

Par conséquent, les dynamiques de genre sont fortement présentes dans le contexte de guerre au Nigéria, y compris dans l’extrémisme violent, et les rôles des femmes dans les processus de radicalisation sont lié à une contexte plus vaste de rôles sexospécifiques dans le pays, surtout dans les sociétés patriarcales du nord-est. Comme le démontre la recherche menée par le National Stability and Reconciliation Program (programme national de stabilité et de réconciliation, NSRP), le rôle des femmes dans les processus de radicalisation est fortement déterminé par leurs compagnons . Comme souligné par le programme :

La diversité des groupes islamiques dans le nord du Nigéria détermine les rôles sexospécifiques par chaque secte et par leur interprétation des injonctions religieuses.

Ainsi, les fortes valeurs patriarcales et normes culturelles codifiées par la loi dans la région ont limité le rôle des femmes à un statut domestique, tout en renforçant la dominance masculine. Cette absence de parité ainsi que les taux élevés de pauvreté ont contribué à un statut socio-économique disparate des femmes, en faveur d’une domination masculine sur les sphères politiques et religieuses.

Profitant des défis poses par le patriarcat, surtout les contraintes auxquelles les femmes sont face, l’attrait des femmes pour Boko Haram a augmenté, avec un mélange de coercitions et de motivations. Comme grand nombre d’experts le souligne, l’importance des femmes dans le groupe djihadiste découle de la façon dont les rôles de genre sont perçus au Nigeria. Comme l'a observé l'International Crisis Group,

En tant qu’épouses, elles améliorent le statut social et offres des services sexuels ou domestique (parfois forcés), devenant ainsi des motivations précieuses pour de potentielles recrues masculines. Leur adhésion, voulue ou forcée, à la version de l’Islam du mouvement peut également contribuer à étendre son idéologie à d’autres femmes, et même à de jeunes hommes .[6].

Par conséquent, cibler les femmes dans certaines communautés augmente le nombre de supporteurs du groupe et améliore leurs actions sur le terrain. Les femmes kamikazes, par exemple, sont devenues un emblème des tactiques d’insurrection ; les stéréotypes sexospécifiques sont utilisés via ce phénomène pour atteindre des objectifs et sont en considérable hausse depuis le deuxième semestre de 2014 . Plus récemment, les femmes kamikazes ont pris pour cible un marché et des camps de réfugiés au nord-est du Nigéria, faisant 27 morts et 82 blessés . De plus, il y a eu un certain nombre d’incident où des hommes se sont déguisés en femmes pour éviter de se faire arrêter et pour pouvoir mener leurs attaques à bien.

Comme avancé par Idayat Hassan, directrice du Centre pour la démocratie et le développement à Abuja, au Nigéria :

Boko Haram a joué un rôle sur l’opinion commune que les femmes sont non-violentes afin d’attirer sans effort des femmes dans leurs opérations, se servant d’elles pour récolter des informations, pour recruter de nouvelles personnes et pour promouvoir les idéologies radicales dans le but d’endoctriner les personnes enlevées et d’autres convertis dans les enclaves de Boko Haram .[9].

Cependant, on ne sait pas exactement pourquoi ces hommes et femmes rejoignent des groupes extrémistes violents dans le contexte du Nigéria, et les raisons semblent être similaires pour les deux. On retrouve les plaintes locales, le sous développement et le mécontentement à l’encontre du pouvoir central. D’après les données de l’Afrobaromètre, il ne semble pas y avoir de différences fondamentales entre les hommes et les femmes quand il s’agit de l’extrémisme violent, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de différences liées au genre parmi les facteurs motivants .[10]

 

Ainsi, le nouveau changement dans les stratégies de Boko Haram, qui profite des normes rigides des genres, a également obligé les forces anti-insurectionnelles Civilian Joint Task Force (Force d’intervention civile conjointe, CJTF) a adapter leurs tactiques et à inclure un « changement sexospécifique ». En conséquence, les femmes ont également été intégrées dans les opérations et les points de contrôle du groupe dans le but d’identifier les membres de Boko Haram et jouer le rôle d’appât. Pareillement, la police nigériane a intégré des femmes dans leur lutte antiterroriste, laissant plus de place aux femmes dans le domaine de la sécurité.

Cette tendance récente de recrutement des femmes dans le domaine de la sécurité est une illustration claire de la façon dont les dynamiques sexospécifiques jouent un rôle dans l’extrémisme violent, surtout en nourrissant les stratégies de groupes extrémistes. Comme souligné par des experts tels M. Cunningham, cela reflète un schéma observé dans la réaction d’adaptation des groupes terroristes lorsque leurs hommes font face à une pression écrasante, hommes vus comme les seules figures violentes. [14]

Dans le nord-est du Nigéria, en raison des fortes valeurs patriarcales qui y règnent, toute mesure de lutte contre l'extrémisme violent exige une plus grande attention aux relations entre les sexes, tout en autonomisant et en intégrant les femmes dans le secteur de la sécurité. L’un dans l’autre, le contexte historique, culturel et social devrait également être pris en considération et plus de recherches devraient être menées, surtout sur la manière dont les groupes extrémistes touchent de plus en plus les femmes et les hommes d’après leurs rôles sexospécifiques fixes, et en utilisant cela comme stratégie pour atteindre leurs objectifs.