Soumis par Fernando Aguiar le jeu 20/12/2018 - 16:46

La résolution 2242 du Conseil de sécurité de l'ONU de 2015 a établi un lien entre l'agenda « Femmes, paix et sécurité » et la PLEV. Elle met en avant l'importance du rôle de la femme et incite la communauté internationale à intégrer et à établir une analyse sur les facteurs de radicalisation de la femme. Cette action a mené à une reconnaissance, bien que limitée, du rôle potentiel des organisations locales de femmes actives dans la PLEV, renforçant leurs perspectives, expériences et leur travail novateur.

Comme vu dans les chapitres précédents, les groupes extrémistes investissent du temps et fournissent des efforts, utilisent des stratégies personnalisées et impliquent leurs cibles à différents niveaux, s'attaquant ardemment à la foi, aux émotions et à la vulnérabilité. Les groupes extrémistes cherchent, dans l'ensemble, à répandre une interprétation stricte de la culture, du pouvoir et des rôles sociétaux afin de promouvoir le développement de l'intolérance et, dans la plupart des cas, d'un environnement violent. Cependant, au cours des dernières années, une série de projets majeurs de développement des compétences menés par des femmes ont été entrepris pour faire face à la menace venant des insurrections et des réseaux criminels, non seulement à un niveau idéologique mais aussi pratique.

Ce dernier chapitre mettra ainsi l'accent sur ces approches ascendantes positives menées par des femmes qui suscitent l'inspiration, à différents niveaux et ayant une multitude d'histoires et un passé différent : victimes, coupables, policières, anciennes combattantes, avocates, partisanes des droits humains, pour n'en nommer que certaines. Elles ont été pionnières en termes de projets créatifs et novateurs à travers différents pays affectés par l'extrémisme violent, offrant leur point de vue sur le problème et formulant leurs inquiétudes au sein d’une sphère bien plus restreinte. La reconnaissance croissante s'est également retrouvée dans les « approches de la société globale pour la PLEV », qui ont été mises en avant en 2015 dans le plan d'action du Secrétaire général de l'ONU concernant la prévention de l'extrémisme violent (PVE) [1] et dans le nombre croissant de stratégies nationales et régionales de PLEV.

L’action comme réaction : les femmes en première ligne

Face aux nombreux enjeux que représente la radicalisation, les organisations féminines ont longtemps identifié et mis en place des programmes et des activités solides en tant que priorité afin de lutter contre l'extrémisme violent et afin de promouvoir la résistance, l'égalité des genres et le pluralisme . Dans des contextes tels qu'en Syrie ou au Nigeria, ces organisations ont développé de nouvelles approches, des programmes et une pédagogie qui visent à identifier les premiers signes de radicalisation et qui offrent un récit alternatif positif, un savoir et des opportunités dans un but commun : éliminer l'attrait de la rhétorique extrémiste [3]. Ces initiatives sont toujours productives puisqu'elles nous renseignent au sujet de l’extrémisme violent et de la radicalisation, tout en faisant également office de mécanismes pour améliorer les réponses adressées à la politique et à la pratique au niveau local.

Plus important encore, l'intégration du genre fait grandement partie de ces projets et revient à promouvoir la participation et le leadership des femmes dans les stratégies PLEV [4]. Il s'agit ici de renforcer la capacité des mères à détecter des signes précoces de radicalisation, de donner aux femmes une autre perspective que celle de l'extrémisme violent et d'aider à inclure les groupes radicalisés déjà existants.

Les groupes de société civile féminins, actifs très souvent dans des environnements hostiles, affirment de plus en plus leur rôle unique dans la construction d'une communauté résistante. L'approche Kiezmutter (communauté urbaine des mères), par exemple, est une initiative qui travaille directement avec les femmes, plus précisément les mères, venant de milieux culturels différents. Le projet aide les femmes qui jouent un rôle d'aide à l'intégration et de conseillères familiales au sein de leur communauté, promouvant différentes approches à l'éducation pacifique et sensibilisant aux problèmes de la radicalisation .[5]

« Together with Ufuq e.V [6] » et « Cultures Interactive e.V[7] » sont d'autres programmes qui traitent du domaine de l'éducation. Les deux sont effectifs dans des écoles ciblées, situées dans différents quartiers considérés comme étant « sensibles » à la radicalisation. Les programmes apportent des conseils aux professeurs et aux étudiants. Alors que la première offre une éducation politique et civique ainsi que des interventions basées sur les médias, la seconde propose des activités culturelles et jeunes basées sur l'expression et les expériences personnelles : les fameux ateliers « Girl Power ». Les deux initiatives mettent en avant l'inégalité des sexes dans la radicalisation et l'extrémisme violent.

Dans un contexte de travail sur la jeunesse, Dissens e.V, une organisation berlinoise, se dédie particulièrement au travail éducatif relatif à la parité. L'organisation offre des formations et des ateliers spécialement conçus pour les jeunes. Ensemble, ils explorent de nouvelles définitions alternatives des termes « masculinité » et « féminité » comme une façon de défier les concepts stricts et préétablis.[8].

Les écoles pour mères pour combattre le radicalisme est un autre exemple de projet mené par des femmes et qui utilise différents types d’activités pour sensibiliser à la menace de la radicalisation et créer les capacités nécessaires pour y trouver une solution. Le modèle développé est basé sur les résultats de l’étude qualitative et quantitative « Les mères peuvent-elles défier l’extrémisme violent ? [9] » de Femmes sans frontières. Cette étude met en lumière des leçons apprises et de meilleurs entrainements issus d’une myriade de contextes venant l’Irlande du Nord, d’Israël, de Palestine, d’Égypte et du Pakistan, accompagnés de preuves anecdotiques fournies par des terroristes étrangers de retour d’Irak et de Syrie.[10].

Le projet a plusieurs roles, parmi lesquels rassembler des mères inquiètes ou touché en créant un endroit officiel pour étendre leurs connaissances des signes annonciateurs et créer des barrières efficaces à la rhétorique radicale chez elles [11]. Dans l’ensemble, l’approche combinée et sexospécifique de l’Ecole des mères a offert à ces dernières une plateforme leur permettant de s’élever contre la radicalisation et de créer une première ligne de solutions pour empêcher ce phénomène.

En dehors du contexte européen, en Jordanie par exemple, les groupes de la société civile, principalement les organisations de défense des droits des femmes, rassemblent les autorités locales, les dirigeants de communautés, le secteur privé ainsi que des familles issues de communautés vulnérables pour parer au risque de radicalisation chez les jeunes. Les activités se concentrent surtout sur les jeunes et offrent des services répondant à leurs besoins . Leurs formations associent également de la recherche basée sur le développement positif des jeunes dans des environnements complexes et fragiles à des activités, se servant d’ateliers de théâtre participatifs dans des écoles et des universités.

Autre cas : le Pakistan. Dans ce pays, il existe peu d’organisations de femmes soutenant les familles lorsque les enfants montrent des signes de radicalisation. Au Maroc, le gouvernement a formé les dirigeantes religieuses locales à éloigner la population des chemins de violence.[13]

En Asie du sud est, les activités principales de l’instrument contribuant à la stabilité et à la paix (IcSP) de l’UE dans le domaine du CEV fonctionnent bien. Il se concentre sur trois composantes :

  • 1) Promouvoir une meilleure compréhension de l’extrémisme violent afin que les actions liées à la prévention soient ancrées dans des preuves issues d’études ;
  • 2) Faciliter la diplomatie preventive en influençant la legislation via le soutien à la conception et à la mise en oeuvre de Plans d’action nationale sur la PEV dans la région ;
  • 3) Renforcer les moyens de la société civile, des jeunes et des femmes pour connecter, communiqué et defender la paix, la tolérance et le respect mutuel, surtout par le développement de récits alternatifs.

Malgré l’offre et la diversité de projets, il existe des caractéristiques communes évidentes pour tous. Ils soulignent tous l’importance de développer le raisonnement et l’autonomisation sociale. Ces programmes mettent également l’accent sur la confiance accordée aux femmes qui sont souvent absentes et marginalisée dans le domaine du CEV. On encourage les femmes à questionner et analyser les éléments enseignés tout en les incluant comme modèles dans les thèmes transversaux, comme la sécurité, la radicalisation et les droits humains.

Cependant, la plupart de ces actions de base dépendent de l’aide extérieure pour pouvoir mener à bien leurs activités à plus grande échelle. A ce sujet, la communauté internationale et les donneurs devraient principalement se concentrer sur le renforcement des capacités des acteurs locaux afin qu’ils puissent devenir les négociateurs de paix dans leur propre communauté et améliorer la capacité des femmes et de leurs groupes à s’impliquer dans la prévention et les efforts de lutte liés à l’extrémisme violent .[14]

Conclusion

Les femmes engagées dans des activités de PLEV, surtout dans des organisations locales de femmes, sont appréciées pour leur engagement personnel plutôt que pour leurs actions politiques, pour leur rôle de mère plutôt que de leader ; elles sont appréciées parce qu’elles confirment plutôt que défient les conceptions sexospécifiques prédominantes et rigides : c’est une règle plutôt qu’une exception. Ainsi, plutôt que d’ajouter quelque chose à l’expertise féminine déjà existante dans le domaine du PLEV, la communauté internationale se contente, de manière sur-simplifiée, « d’ajouter des femmes et mélanger ».

La majorité de ces programmes et activités promus par les organisations locales de femmes, qui, la plupart du temps sont absorbées par de plus importantes ONG, attribue une responsabilité disproportionnée aux femmes dans la PLEV. Ces dernières ont la double tâche de surmonter à la fois leurs difficultés quotidiennes dans un contexte fragile, mais aussi de renverser les barrières sexospécifiques placées devant elle. Cependant, ces normes sont remises en question et les programmes créatifs et innovants se développent aux quatre coins du monde, démontrant la capacité de leadership des femmes dans le domaine de la sécurité, capacité longtemps négligée. La réussite de ces programmes menés par des femmes ont également mis en lumière l’importance de s’engager pour lutter à la base du problème et ce, à tous les niveaux de toutes les initiatives de PLEV.

A travers cette série d’études, un certain nombre de questions et d’inquiétudes ont été soulevés dans le but de comprendre les questions interconnectées et difficiles à résoudre à propos des actions et de la subjectivité des hommes et des femmes dans le processus d’extrémisme violent. Nous avons abordé des questions sur les masculinités et les féminités dans le but de souligner les nombreuses couches d’un conflit ainsi que ses dynamiques. Nous avons également démontré que les groupes extrémistes reconnaissent la construction des masculinités violentes et en tire profit, et utilisent également les normes sexospécifiques pour améliorer l’efficacité de leurs actes, que ce soit au Nigéria, en Syrie ou en Irak. L’un dans l’autre, cette série d’études encourage un changement radical dans la compréhension de l’extrémisme violent ; un changement qui inclut le genre au cœur du phénomène tout en appelant à une compréhension pluridimensionnelle et relationnelle des relations de genre.

En conclusion, briser les limites rigides entre l’extrémisme violent et le genre est un processus de longue durée. Un processus qui requiert une conscience politique et historique constante, des évaluations et réévaluations, qui requiert également de se positionner et défier les nombreuses relations de pouvoir dont on hérite, consciemment ou non au fil du temps. Aujourd’hui peut-être plus que jamais.