Lorsque l’on s’intéresse de près au contexte politique, économique et socioculturel de l’Irak, on se retrouve rapidement confronté à un problème : trouver un équilibre dans la multitude d’intérêts différents. Ces derniers sont différents suivant le domaine (politique, économique et socioculturel). La composition démographique, l’histoire récente, la composition sociale, l’identité, l’environnement et la position géostratégique sont autant d’éléments qui façonnent le comportement d’un Etat. Cet article se concentre sur l’explosion démographique dans son ensemble et les défis principaux que cela pose à la région grandissante du MENA (Moyen orient et Afrique du Nord) et de l’Irak concernant le risque d’instabilité. L’objectif est également de souligner les opportunités qu’apporte une société jeune, dynamique et de mieux en mieux instruite.

Perspectives démographiques en Irak

D’ici la fin du siècle, il y aura certainement plus d’habitants dans la région du MENA qu’en Chine et en Europe respectivement. La population dans ces deux régions devrait diminuer d’environ 10 pourcent d’ici à 2100. Les pays qui contribueront le plus à ce phénomène en chiffres absolus sont ceux qui vivent déjà une transition démographique et l’Irak se trouve à la tête de la liste. Parmi les ramifications de l’augmentation totale de la population, on a vu les débuts d’une tendance il y a environ 60 ans : l’émergence du « youth bulge », c’est-à-dire une explosion démographique chez les jeunes. On a beaucoup parlé de ce phénomène chez ce groupe qui se fait entendre et a joué un rôle important dans les évènements ayant résulté sur le Printemps Arabe, et durant l’insurrection même. D’après Patrick Gerland de la Division des statistiques et de la population du Département des Affaires économiques et sociales des Nations Unies (DAES) : « Le défi pour un pays comme l’Irak où la population augmente rapidement, c’est de pouvoir continuer à assurer entre autre l’éducation, fournir des soins de santé, des logements et des emplois. ».[2

On estime que le taux de chômage chez les jeunes est actuellement de 30 pourcent et il est probable que ce chiffre continue d’augmenter dans les années à venir, ce qui met les gouvernements actuels et à venir sous pression. Si l’on prend en compte le rapport de 2016 sur le développement humain dans le monde arabe, la population des jeunes de cette région du monde est « la plus importante, la mieux instruite et la plus urbanisée de l’histoire de la région arabe ». L’augmentation rapide du taux de la population en âge de travailler met douloureusement en évidence l’inadéquation entre le nombre croissant (et déjà important) de jeunes diplômés hautement qualifiés à la recherche d’un emploi et les limites du marché du travail dans sa forme actuelle.

L’Irak est un pays en transition et fait face à plusieurs défis pressants, dont le plus urgent est le « youth bulge ». L’institutionnalisation de la sphère politique et sociale irakienne est en cours mais est loin d’être terminée. D’après l’étude du PAI, il existe une corrélation forte entre les pays où la population augmente rapidement et la propension aux conflits civils. L’Irak souffre d’institutions politiques, économiques et sociales faibles, ce qui rend difficile l'accès des jeunes à des conditions de vie économiquement viables et globalement stables. Des facteurs tels que l’urbanisation, l’abondance de travailleurs qualifiés et l’absence d’emploi ainsi que l’épuisement de ressources (naturelles) menant à la dégradation du capital naturel et des écosystèmes sont des moteurs de stress chez la population et favorisent un sentiment antigouvernemental ainsi que l’économie informelle, le crime, l’immigration, les troubles dans la société et les conflits civils.[5]

La dynamique démographique en Iran

Si l’on compare l’Iran et l’Irak en termes de taux de fertilité en 2018 d’après les données fournie par la Banque Mondiale, on voit qu’une famille irakienne compte deux fois plus de membres qu’une famille iranienne moyenne. Cependant, le phénomène du youth bulge représente également actuellement un problème en Iran, et est, comme en Irak, lié au large éventail de problématiques nationales : le chômage, la pauvreté, le manque d’eau, la sous nutrition, la pollution urbaine et l’augmentation en flèche de l’utilisation de l’énergie domestique. Alors bien que le taux de fertilité en Iran est moitié moins important qu’en Irak, Téhéran doit malgré tout relever les même défis car environ 60 pourcent de la population iranienne a moins de 30 ans.[6]

Depuis la mise en place de la République Islamique, le gouvernement a tenté de réguler les taux de fertilité en promouvant l’alternance entre les programmes pro-nataliste et les programmes de contrôle de la population. Durant les années de guerre Iran-Irak (1980 à 1988), la croissance de la population était vue comme un avantage stratégique : plus d’enfants voulait dire plus de futurs soldats. Cependant, durant les années 1990, il est vite devenu clair que les infrastructures et ressources naturelles iraniennes n’arriveraient plus à satisfaire les besoins liés à l’augmentation démographique rapide. Les nouvelles initiatives de planning familiales ont reçu le soutien à la fois des communautés religieuses et juridiques, permettant au gouvernement de faire du contrôle des naissances une priorité politique majeure. Alors que la baisse du taux de natalité a été vue par le passé comme la solution indispensable pour endiguer l’augmentation démographique rapide, depuis le début des années 2010, le gouvernement iranien semble percevoir le « faible » taux de fertilité comme étant un danger économique et politique ; c’est pour cela qu’il encourage activement les couples à avoir plus d’enfants. Cela nous amène à nous interroger sur les motifs de ces politiques de contrôle de la population : est-ce cohérent avec le récent renforcement des politiques de résistance, ou est-ce que l’Iran, comme les pays européens, est aux prises avec les dispositions et les mesures de gestion du vieillissement de la population ? Dans les deux cas, seul l’avenir dira si ces programmes étatiques de contrôle des familles seront facilement réversibles ; l’Iran connait un taux élevé d’alphabétisation chez les hommes et chez les femmes. Les femmes instruites seront plus à même de s’informer sur les options de contraception et ne se laisseront pas dicter facilement comment fonder leur famille.

Gérer la fenêtre démographique

Là où la population se développe plus rapidement que les ressources disponibles, on note une tendance aux troubles et à la violence dans la société, et parfois, une tendance aux politiques internationales perturbatrices ou à la violence. Le Moyen-Orient jouit d’une disponibilité immense de ressource et l’Irak et l’Iran particulièrement doivent affronter le défi d’une gestion responsable de ces sources de richesses naturelles. Tout comme les richesses naturelles doivent être gérées correctement, il en va de même pour la démographie favorable. Le défi principal pour les gouvernements irakien et iranien, c’est de créer des emplois pour les jeunes qualifiés. Avec le temps, cette large tranche de la population en âge de travailler peut se transformer en un atout économiquement productif pouvant mener à une croissance économique et au développement. De plus, il est probable que ce groupe remodèle positivement la politique car il peut endosser un rôle favorable dans la démocratisation et la réforme politique. Idéalement, l’Irak devrait s’institutionnaliser et l’Iran devrait revoir ses politiques en se concentrant sur l’investissement dans le domaine de l’éducation et des services de santé en plus d’une exploitation propre et adapté des ressources économiques et d’une utilisation raisonnable et productive de la force de travail. L’Irak, tout comme l’Iran, doit trouver une solution à ce problème de fenêtre démographique. Non seulement cela permettra des changements économiques importants dans les prochaines décennies, mais cela créerait également une nouvelle alternative pour la situation urgente de la sécurité régionale.